Riven World

On an island…

L’île. Brrr… Baissez la lumière, allumez quelques bougies et prenez un air sérieux en fronçant les sourcils. Laisser passez l’ange, puis prononcez d’une voix grave le mot magique à l’assistance déjà captivée. L’île. Ce mot à lui seul suffit à faire galoper les imaginations les moins fertiles. Anodin, diront les sceptiques. Erreur.


David Gilmour - On an Island


Un petit mot, c'est vrai, perdu au milieu d'un texte comme le petit bout de terre au milieu de l'océan, et pourtant, regardez-le, entouré par la mer :


ile


Ceux qui me lisent ici vont sans doute penser à Myst. Pourquoi pas. Mais cherchez plus loin, il y en a d'autres. Celle de Robinson le naufragé. Tom Hanks pour les cinéphiles, Lost pour les "sérifiles". Celle des pirates. Rackham le Rouge ou Capitaine Crochet. Ile déserte. Paradisiaque. Mystérieuse. Secrète. Perdue. Au(x) trésor(x). Celle à laquelle je ne pense pas mais que vous avez en tête. A chacun son île après tout. Chacun ses mystères, chacun sa vision magique, chacun son trésor, caché quelque part derrière ces grands arbres tropicaux que survolent des oiseaux lointains et inconnus.
Chacun son île et pourtant pour tous un peu la même. L'île tropicale, pas l'îlot froid et inhospitalier. L'île déserte, pas le Club Med. L'île qui cache un trésor mystérieux à découvrir, pas l'île balisée avec sentiers pour les 6-12 ans. L'île qui est là depuis toujours et qui n'attend que vous. L'île où il faudra batailler pour trouver sa place auprès de Mère Nature. L'île pour les aventuriers.

Mais chacun son île malgré tout. L'île où l'on est seul ou à plusieurs. L'île qu'on explore par choix ou l'île où l'on se retrouve naufragé. L'île que l'on souhaite quitter ou l'île dont on fait son repaire. Et surtout chacun son île puisque chacun y construit sa propre histoire, a ses propres rêves et y vit une histoire qui n'appartient qu'à lui.

Je ne sais pas pourquoi, depuis la nuit des temps, l'île fascine (je n'étais pas né quand la nuit des temps à commencé, mais j'aime bien la formule, même si elle ne veut pas dire grand chose de concret). Il y a sûrement des études sérieuses qui ont été faites par des gens sérieux là dessus (avec des graphiques, c'est important les graphiques, ça montre que vous êtes un type sérieux). Ou alors, avec un peu de chance, un gars bien a vraiment travaillé là dessus, pas un gars poussiéreux qui a étudié ça depuis son bureau à Paris, New-York ou Tokyo, non, un gars qui est vraiment venu se perdre sur une vraie île avec plein de bouquins d'aventure et qui a exploré lui même une île, pour se sentir aventurier, pour savoir de quoi il parlait. Je me demande si ça existe vraiment, ce genre de type. En dehors des livres, je veux dire.


Robinson Crusoe


Mais si je ne sais pas vraiment pourquoi, dans le fond, on se passionne pour les îles (du moins les îles mystérieuses, celles dont j'ai parlé plus haut, les autres îles n'ont pas d'intérêt), je peux quand même essayer de deviner quelques trucs à mon petit niveau.

Il y a sûrement l'aspect voyage qui joue. Les natifs des îles n'ont sans doute pas la même fascination que les gens du continent pour leur terre, au fond c'est leur lieu de vie, ils ne connaissent que ça, il n'y a rien d'extraordinaire là dedans. Mais je me trompe peut-être, peut-être qu'ils sont autant fascinés que nous par l'île en face de la leur que personne n'a vraiment exploré. Bon, je laisse l'étude sociologique plus poussée à l'aventurier-chercheur qui travaillera le sujet.

Autre élément important : la mer autour qui coupe l'île du monde. On a tendance à l'oublier, à force de ne regarder que ce petit bout de terre. Mais s'il est là, perdu dans cette immensité liquide, c'est justement grâce à la mer qui l'entoure, le cerne de toutes parts. Seule, l'île, sans rien à l'horizon que la mer et le ciel qui se rejoignent, où que le regard se pose. Inquiétant pour les trouillards, ahah. Les îles mystérieuses ne sont pas faites pour les trouillards. On est un aventurier ou on l'est pas. Et si l'on est naufragé ou que l'on a pas choisi d'être ici, et bien tant pis, il va falloir devenir aventurier, pas le choix. L'île oblige à vivre l'aventure, parce qu'aucun secours extérieur du monde civilisé ne peut vous parvenir. Sur l'île, l'homme devient plus fort, plus habile de ses mains, plus rusé, il apprend à se servir de ses neurones trop longtemps ramollis par tous ses gadgets technologiques. S'il est incapable de franchir cette étape, alors l'île l'aura vaincu et il mourra de faim, de maladie ou de quelque chose de réjouissant dans le même genre.

L'île entourée de terre, c'est la jungle, et la jungle ne fascine pas autant parce qu'elle est immense et qu'on finira par s'y perdre. Alors que l'île non, l'île est petite. C'est capital. On peut l'embrasser du regard, en faire le tour, la cerner, s'enfoncer dans ses terres sans se perdre. Attention, pas trop petite non plus, car sinon on sait rapidement qu'elle ne cache rien d'intéressant. Une petite île et pourtant dissimulant un mystère, ça c'est un pouvoir d'attraction immense, cette sensation qu'un coffre rempli de pièces d'or est enfoui là, sous notre nez, à portée de main, il suffirait d'un rien pour le trouver. Le trésor est accessible, la clé du mystère est là, dans ce petit bout de terre ridicule. Personne ne saurait résister à un tel appel.


haven


Un autre aspect essentiel : l'atemporalité. L'île qui donne l'impression d'avoir toujours été là, l'île qui n'attend personne (et donc, qui nous attend forcément, nous). L'île sauvage, végétale, indomptée, qui a poussé là, qui a surgit du sable et qui s'est peinte d'une verdure flambloyante, d'une végétation luxuriante et opaque. On ne sait pas depuis combien de temps elle est là, l'île est hors du temps et cela ne la rend que plus fascinante : alors que toute construction humaine est soumise à plus ou moins long terme à s'effacer sous l'effet du temps, rien ne semble perturber l'île.

L'île, c'est aussi ce lieu que l'on découvre plus ou moins par hasard, c'est l'inconnu. C'est toujours un endroit qu'on ne connaissait pas avant, une terre que personne n'a foulée depuis des siècles, cent ans minimum. Le plaisir de débarquer dans le lieu inexploré depuis longtemps. Soit on est un dur (ou un naufragé), on n'a pas de carte et on va à l'assaut de l'île sans aucune piste préalable, on se jette à corps perdu dans l'inconnu. Soit on a trouvé ce vieux parchemin où des caractères tracés à la plume sur un papier rugueux nous indiquent dans un langage sibyllin la piste d'un trésor, à n'en pas douter. Alors on a loué un gallion pour pas cher et après des jours et des jours de navigation hasardeuse, on est tombé sur l'île. Un halo de mystère entoure toujours une bonne île.

Attention cependant, une bonne île n'est pas une île vierge de tout passage humain, il faut que l'île ait été visitée, que quelqu'un y ait un jour caché quelque chose, y ait vécu quelques temps, ait eventuellement laissé des traces de sa présence. Encore que, cet élément est secondaire, car l'île idéale est par nature mystérieuse, souvent on ne sait pas ce qu'elle renferme. Même si personne n'est venu sur l'île, l'explorateur ne le sait pas. Ou plutôt, il n'est jamais totalement sûr qu'il n'y ait jamais rien eu. L'imagination fait le reste. Qui sait même, peut-être est-elle encore habitée...


tom-hanks-seul-au-monde.png


Ca m'amène à une autre pièce du puzzle : la peur. L'île est certes mystérieuse, mais ce n'est pas un mystère classique, c'est un mystère potentiellement dangereux. Aucun explorateur, aucun naufragé ne s'aventure dans la forêt dense du coeur de l'île sans une appréhension certaine. Souvent, des bruits inquiétants, inconnus hantent les premières nuits de celui qui vient de débarquer sur l'île. D'ailleurs, fréquemment, le nouveau venu dort sur la plage, là où il se sait le moins en danger, à distance de la forêt dense et noire, suffisamment loin, espère t-il, des créatures que son esprit tourmenté ferait rapidement surgir de l'obscurité. La peur, au minimum l'appréhension, est le piment de l'aventure, ce qui rend l'exploration palpitante.

Enfin et surtout, l'élément clé : l'île parfaite est l'île insaisissable. Celle qui renfermera toujours un secret, même après qu'on l'ait parcourue de long en large. Celle qui cache toujours une crique inexplorée, une vallée vierge, une source d'eau douce secrète, n'importe quoi qui échappe toujours à l'aventurier. Toute île gardera toujours un élément de mystère, aussi infime soit-il. Malheureusement, l'aventurier n'est que rarement à la hauteur de son île, il pensera avec vanité la connaître par coeur, il se laissera immanquablement gagner par la facilité et finira par employer les mêmes chemins sans en ouvrir de nouveaux. Il laissera ses neurones retomber dans la facilité d'un quotidien qu'il se sera reconstitué sur l'île.
Quant il aura atteint ce stade, la seule idée qui le hantera nuit et jour sera de quitter l'île. Il finira par maudire ce lieu qui l'émerveillait avant. S'il a un moyen de partir, il le fera. Pour le naufrager en revanche, l'île peut devenir un enfer, une prison fatale d'où l'on ne s'échappe pas.

C'est sans doute pour cela que l'île ne doit pas être une résidence pour l'homme, mais un lieu transitoire, un étape vers un ailleurs. Cette île, il faut la craindre d'abord, puis apprendre à la connaître, l'apprivoiser peu à peu, et au moment où l'on est sur le point de tout comprendre, partir, loin, refermer le livre avant la dernière page pour que toujours demeure ce questionnement, cette curiosité envers ce lieu à part. Avant de partir peut-être, cacher un trésor et dessiner une carte qu'on ramènera avec soit. Et une fois rentré à terre, s'assurer qu'on n'est pas suivi, cacher la carte dans un lieu secret. Un jour, un inconnu la trouvera, et partira à son tour à la découverte de l'île mystérieuse.


lost.png

J’ai écrit cette note plus ou moins d’une traite, comme ça, une nuit où je m’endormais pas. Ca donne quelque chose d’un peu étrange quand je relis ça à tête reposée… Tant pis. Ou tant mieux.

Posté par Scribe le 20/10/07 à 07:10

Que dire sinon…
Ouaaaaw !

Bon moi, je vais revenir dans un monde technologique où y’a encore une masse de boulot à faire…

Posté par guidebook le 20/10/07 à 07:10

Alors là, j’ai aimé, c’est très agréable à lire. smile

Mais en dehors de l’île qu’on imagine (d’ailleurs, j’ai commencé un sujet là-dessus… peut-être qu’un jour je finirai), il existe de nombreuse îles magnifiques.
Pas seulement l’île tropicale.  Il existe aussi des endroits plus arides balayés par le vent dont, moi, je ne sais pas faire la description mais que l’on aime parcourir et dont les images restent gravées dans la mémoire.

Posté par Hinathéa le 21/10/07 à 01:10

Cet article est très beau, et tellement vrai !
J’avais lu quelque part que cette fascination pour les îles provenait de Robinson, le vrai, celui qui a vraiment existé, et que toutes ces histoires, ces romans, ces films, avaient été tirés de ce “fait divers”.
Mais je n’en suis pas si sûre, puisque déjà dans l’Odyssée, par exemple, les lieux les plus redoutables sont des îles perdues loin de tout…
C’est très intéressant, ce que tu dis. Mais personnellement, je détesterais me retrouver perdue sur une île-mystérieuse-plus-ou-moins-déserte. xD
Et puis il n’y a pas que ces îles-là qui attirent : combien de voyageurs s’enthousiasment à l’idée de partir “dans les îles”, celles-là bien habitées et connues du monde entier ?

Posté par Eldrid le 22/10/07 à 07:10

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